Hors des sentiers battus

J’ai découvert l’ABC en octobre 2020. Avec l’ABC, j’apprends des choses que je ne savais pas sur le bégaiement et je comprends beaucoup plus de choses sur moi-même. On m’a proposé de partager mon témoignage à mon tour, ce que j’ai accepté avec plaisir. Je l’ai divisé en huit parties qui correspondent à différentes époques de ma vie. Voici.

1 — De 0 à 12 ans

Je suis né à Rimouski en 1978, le premier d’une famille de deux garçons. Ma mère m’a dit que j’ai commencé à bégayer à l’âge de 5 ans. Enfant, j’étais très angoissé et malheureux. Mes parents étaient désemparés et ne savaient pas quoi faire avec moi, surtout ma mère, qui me considérait comme anormal. Elle pleurait et mon père était en colère, impatient, mais il m’apprenait à dessiner, ce que j’aimais beaucoup. Les orthophonistes de l’hôpital de Rimouski me faisaient parler avec des petits élastiques sur le bout de la langue et des biscuits Social Tea dans la bouche. À l’école, j’étais victime d’intimidation, mais aussi de violence de la part des professeurs, physique et psychologique. Je me battais dans la cour d’école et je n’avais pas de bonnes notes. À l’âge de 10 ans, je pleurais tous les jours, je me sentais très mal à l’intérieur de moi et je vivais une grande anxiété. Je n’allais plus à l’école. Le service de psychiatrie infantile et juvénile ne savait pas quoi faire avec moi. Ma mère pensait que je ne réussirais pas dans la vie. Face aux mauvais traitements des professeurs et au fait que le directeur les protégeait, mes parents ont décidé de nous changer d’école.

2 — De 13 à 15 ans

J’ai décidé de devenir auteur de bande dessinée quand j’allais être grand. Ma mère n’était pas convaincue et trouvait ça ridicule. Au secondaire, j’avais des problèmes à l’école et beaucoup de colère. Je lançais des chaises, je poussais des bureaux et j’insultais les professeurs. On m’a encore changé d’école. Dans la nouvelle école, on voulait me mettre dans une classe avec des handicapés intellectuels. Je me suis fâché et ma mère s’est opposée à ce que je sois mis dans cette classe. À la place, on m’a envoyé dans une classe spéciale pour délinquants. Le fait de me retrouver avec des durs à cuire, des voyous, ça me faisait peur. J’ai gagné leur sympathie en dessinant. Je faisais aussi du skateboard et j’étais très bon, mais j’avais des mauvaises fréquentations. Mes amis prenaient de la drogue, mais pas moi parce que j’avais peur d’avoir des séquelles. La police venait chez nous parce qu’on faisait des mauvais coups. Les gens disaient que je bégayais parce que je prenais de la drogue ou parce que j’étais un « attardé mental », mais j’avais quand même une vie sociale avec ma gang de skateurs et de voyous.

3 — De 16 à 18 ans

J’ai reçu le diagnostic de la maladie de Scheuermann : « Dystrophie rachidienne apparaissant au cours de la croissance et provoquant une cyphose dorsale douloureuse ». J’étais exempté des cours d’éducation physique et je devais porter un corset orthopédique. Ça m’a beaucoup déprimé. Je me suis replié sur moi-même et isolé. Les gens à l’école se moquaient de mon bégaiement et de mon corset. Ils m’appelaient Robocop. À la maison, quand j’étais seul, je ne répondais plus au téléphone parce que j’avais trop peur de bégayer. Quand je cherchais mon chemin dans la rue, je préférais passer des heures à tourner en rond plutôt que de demander mon chemin à des passants. J’évitais toutes les situations où je devais parler. Je restais chez moi et je jouais aux jeux vidéo. Mes amis me trouvaient plate parce que je ne sortais plus.

4 — De 19 à 21 ans

On m’a retiré le corset à la fin de la croissance de ma colonne vertébrale. C’était mieux, mais j’allais rester avec des séquelles toute ma vie. Le médecin m’a conseillé de faire du sport. J’ai décidé d’aller voir une psychologue et de m’inscrire au karaté. Aussi, parce que mon père voulait que je sois bilingue, il m’avait envoyé en immersion anglaise au Nouveau-Brunswick, ce que j’avais beaucoup aimé. J’ai fini mon secondaire avec des cours privés, à 19 ans, et je suis entré au cégep de Rimouski en arts plastiques. Même au cégep, des gens pouvaient se moquer de mon bégaiement. À 21 ans, ma mère, découragée de me voir passer mes étés à la maison, m’a dit de me trouver une job. Je suis allé travailler dans un camp de vacances pour les handicapés au nord de Joliette, en pensant qu’on allait me respecter là-bas. Quand j’ai commencé mon emploi, je devais m’occuper d’un monsieur en chaise roulante et il a fait une crise de colère en disant qu’il ne voulait pas d’un moniteur bègue. Mon responsable est allé le voir et lui a dit que son comportement était inacceptable. J’ai travaillé dans ce camp pendant trois étés de suite et ça s’est très bien passé, même que j’ai gagné un prix et une bourse pour avoir été un employé modèle.

5 — De 22 à 24 ans

Pendant que j’étais au cégep de Rimouski en arts plastiques, je n’avais pas des bonnes notes parce que je voulais faire de la bande dessinée, ce qui était très mal vu. J’ai quitté le cégep sans diplôme et je suis parti à Gatineau pour étudier en bande dessinée à l’UQO (Université du Québec en Outaouais), après avoir fait une demande d’admission pour adulte. J’ai passé un test de français et j’ai été accepté. À Gatineau, je ne connaissais personne et je bégayais beaucoup. Pour payer mon loyer, je m’occupais de personnes avec des problèmes de santé mentale dans une résidence privée. Une fois, j’ai dû appeler la police parce qu’un résident était en psychose. Quand les policiers sont arrivés, je me suis présenté et j’ai dit que j’étais un intervenant, mais ils n’avaient pas l’air de me croire. Ils m’ont dit qu’ils voulaient parler à mon collègue. Je l’ai mal pris et j’ai pleuré toute la nuit. J’ai démissionné peu de temps après et je suis parti planter des arbres dans l’ouest pendant l’été. À l’université, un ami m’avait donné un numéro de téléphone pour suivre une thérapie en orthophonie à Ottawa, au Rehabilitation Center. J’ai appelé et ils m’ont dit que, parce que je vivais au Québec, la thérapie était gratuite pour moi. C’était une thérapie intensive de deux ans, individuelle pour commencer et ensuite de groupe, en anglais, très difficile, dans laquelle j’apprenais des techniques de fluidité et de désensibilisation. Parallèlement à ça, j’avais suivi un cours optionnel de parole en public à l’université. C’était un cours dans lequel on devait faire un exposé oral à chaque cours. J’avais eu une bonne note et le professeur m’avait dit qu’il avait été très impressionné que je m’inscrive dans son cours malgré mon bégaiement. J’ai terminé mon baccalauréat en bande dessinée avec la meilleure note de la classe, ce qui avait attiré le regard d’auteurs vedettes à Montréal. Ils m’avaient proposé de m’installer là-bas pour apprendre à faire de la BD avec eux.

6 — De 25 à 29 ans

Je suis arrivé à Montréal et j’ai trouvé un autre travail avec les personnes handicapées. Dans mes temps libres, j’apprenais le bouddhisme et la langue tibétaine dans un temple, je continuais le karaté et je dessinais à l’atelier des auteurs vedettes. Ils étaient très exigeants avec moi. J’ai appris beaucoup en peu de temps, mais ils me faisaient toujours recommencer. Un moment donné, j’étais épuisé, découragé. J’ai tout quitté pour aller à Katmandou, au Népal, dans une famille tibétaine. Là-bas, je ne savais plus trop ce que je voulais. Je suis allé au Tibet et je suis revenu au Népal. Je disais que je voulais devenir moine, mais ce n’était pas vrai. Je fuyais les difficultés de la vie. Les moines tibétains disaient que je bégayais parce que j’étais possédé par un mauvais esprit. J’ai quitté le bouddhisme. Je suis revenu au Québec et je suis parti sur le pouce en Colombie-Britannique pour ramasser des fruits, mais je n’arrivais pas à trouver du travail, alors j’ai vagabondé et j’ai dessiné dans la rue. Je dormais dans ma tente ou à la belle étoile et je me faisais arrêter par la police pour itinérance. Je suis revenu au Québec sans le sou et une de mes tantes, à Québec, m’a aidé à louer une chambre. J’ai appliqué pour travailler dans une librairie de bande dessinée. Le gérant a refusé de m’engager en me disant que mon bégaiement allait faire fuir les clients et que je n’allais pas être capable de tenir tête à des clients fâchés. Ma famille voulait que je porte plainte pour discrimination, mais je n’en avais pas envie. J’ai fini par trouver un emploi dans une usine, où je n’avais pas besoin de parler. Je suis resté à Québec pendant un an demi. Je pleurais souvent et je me sentais seul, désespéré. Mon père m’a dit : « Pourquoi tu ne fais pas une bande dessinée sur Radisson? » Pierre-Esprit Radisson est un héros de l’histoire du Québec et mon père était convaincu que ce serait un succès en BD. Je n’étais pas convaincu, mais je suis retourné à Rimouski et je me suis mis sur l’aide sociale pour pouvoir faire la BD de Radisson. Peu de temps après, mon père est décédé subitement.

7 — De 30 à 34 ans

J’ai passé ma ceinture noire de karaté et l’école m’a dit que je devais enseigner, mais je ne voulais pas parce que je bégaye. On m’a dit que j’allais être un exemple de courage et de détermination si je le faisais. J’ai accepté. C’est arrivé une fois qu’un jeune élève finisse mes phrases à ma place, mais je l’ai laissé faire parce que j’avais trop de trucs à gérer dans ma tête. J’ai publié les quatre tomes de la série Radisson et je n’ai été sur l’aide sociale que pendant un an parce que j’ai gagné une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec. J’ai aussi découvert le slam grâce à des amis, qui voulaient que j’en fasse, mais je leur disais que je ne pouvais pas slamer parce que je bégaye. Ils m’ont dit que je n’avais rien à perdre. Alors quand j’ai commencé à slamer, on s’est tous rendu compte que je ne bégayais pas sur scène. J’ai gagné le premier concours de slam à Rimouski. Je faisais des gros championnats de karaté et de slam partout au Québec. Des fois je gagnais, des fois je perdais. Je gagnais aussi des prix en bande dessinée et j’étais invité dans des gros festivals en France. J’ai beaucoup voyagé durant cette période. J’ai fait du jiu-jitsu au Brésil, je suis allé au Japon, aux États-Unis, en France, en Belgique, en Suisse… J’ai aussi été en couple pendant quelques années avec une femme que j’avais rencontrée sur un site de rencontres. Je ne lui avais pas dit que je bégayais. Lors de notre première rencontre, j’ai bégayé et j’ai vu son regard changer. Je lui ai dit : « Avant d’aller plus loin dans la conversation, il faut que je te dise que je bégaye. » J’étais prêt à ce qu’elle me rejette. Mais finalement, ça l’a rassurée. Plus tard, elle m’a dit que si je ne lui avais pas dit que je bégayais, elle serait partie parce qu’elle pensait que j’étais un fou dangereux. Ça m’a attristé parce que je me suis dit : « Combien de personnes à qui je n’ai pas dit que je bégaye ont pensé la même chose? » Elle m’a enseigné la méditation de pleine conscience et nous avons fait des retraites. Finalement, pour toutes sortes de raisons, nous nous sommes séparés, mais nous sommes restés en bons termes.

8 — De 35 à 42 ans

Je suis retourné vivre à Montréal pour m’améliorer en dessin en côtoyant des professionnels et j’ai fait des arts martiaux mixtes. J’ai joint un studio d’artistes dans lequel je loue un espace de travail pour avoir une vie sociale et artistique enrichissante. J’ai consulté un orthophoniste pour travailler sur les pensées automatiques négatives et les techniques de naturalité du langage. J’ai aussi commencé une psychothérapie. J’ai arrêté les arts martiaux parce que j’avais trop de blessures et j’ai fait du yoga et de la natation à la place. Comme je publiais Radisson, je devais donner des entrevues dans les médias et ça m’angoissait beaucoup à cause de mon bégaiement. Alors en 2017, j’ai publié Comment je ne suis pas devenu moine, une BD sur mon séjour au Népal et au Tibet dans laquelle je parle de mon bégaiement. Ça m’a permis de ne plus avoir à essayer de le cacher dans les médias. C’était un stress de moins. D’ailleurs, j’ai remarqué qu’en général, quand je dis tôt dans une conversation que je suis bègue, ça détend l’atmosphère.

Ce que je retiens de mon vécu, c’est beaucoup des préjugés et des idées préconçues sur le bégaiement et à quel point, en assistant aux rencontres de l’ABC, j’ai pu internaliser ces jugements. Je me suis battu toute ma vie, dans tous les sens du terme, et parfois en étant très dur envers moi-même. Mais quand j’ai rencontré les autres membres de l’ABC, j’ai ressenti une grande empathie, comme si je me trouvais face à un miroir, et ça m’a donné envie d’accepter plus mon bégaiement. Parce que je comprends que ce que j’ai vécu dans ma vie, ce n’est pas de ma faute, et que je peux avoir plus de bienveillance envers moi-même.

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