Journal d’une étudiante qui bégaie

par Lidia Da Silva, membre de l’ABC

Je m’appelle Lidia. Tout au long de mon parcours scolaire, j’ai eu des difficultés à cause de mon bégaiement. Mon estime en a été affectée; je me suis beaucoup isolée et j’étais très complexée par ma différence. Il y a cinq ans, je commençais une technique en radiodiagnostic au CÉGEP. Cette profession m’intéressait beaucoup et j’étais prête à relever ce défi même si je savais que ça n’allait pas être facile.

Dès le début des cours, j’ai senti une distance avec mes enseignants. Ils m’ont fait sentir comme si je n’étais pas à ma place et je les ai sentis gênés devant moi. Mais, je ne m’en faisais pas avec ça, car j’avais toujours connu ça. Ils ne m’ont jamais dit clairement que je devrais penser à quitter le programme, mais je le ressentais. J’étais désavantagée. Dans les cours pratiques, je me sentais souvent en retard par rapport aux autres étudiants. J’avais beau faire tous les efforts pour être comme eux, sans « contrainte », mais je bégayais! Cela ne me faisait pas autant de peine puisque j’avais passé ma vie dans cette position (Lidia, la fille gentille, mais qui bégaie).

Ensuite arriva le premier stage en milieu hospitalier… ce fut une expérience très enrichissante, mais aussi très pénible. Malgré les défis, j’aimais effectuer les tâches et je me suis vite vue travailler dans ce domaine. Mais, encore une fois, mon enseignante me faisait sentir comme si je ne convenais pas comme technologue à cause de mon bégaiement. Elle me demandait constamment de trouver des trucs pour faciliter ma communication et pour avoir une parole plus fluide. J’étais choquée et attristée à chaque fois et, peu à peu, j’ai perdu confiance en moi. Mais en discutant avec ma famille et mes amis de l’ABC, j’ai vite compris que ce n’était pas moi le problème, mais bien le corps enseignant et son manque de réceptivité face à mon bégaiement.

Alors, j’ai trouvé des « trucs pour être plus fluide » comme une machine enregistreuse qui dit certaines phrases à ma place ou des moyens de fuites du bégaiement. Ces trucs ont permis que mon bégaiement ne paraisse pas autant, mais je les faisais pour répondre à la demande de mon enseignante et non pour moi. Selon moi, ils cachaient qui j’étais. Cette dernière ne semblait pas pour autant satisfaite de mes actions entreprises pour calmer mon bégaiement; elle me rappelait constamment mon trouble et essayait éperdument de « m’aider » alors que je n’avais pas besoin de son aide. J’ai même eu droit à de nombreux compliments de la part de mes collègues et des patients que j’ai eus à traiter; à savoir que j’étais bonne dans ce métier et que le bégaiement ne venait pas atténuer mes qualifications. Bref, ce stage fût tout un apprentissage sur moi-même et sur mon affirmation de soi en tant que femme qui bégaie dans le milieu de la santé.

Durant le reste du programme, je ressentais le même malaise de mes enseignants et l’ignorance entourant le bégaiement, mais j’avais assez confiance en moi pour persévérer. (À noter que j’ai mis de nombreux dépliants de l’ABC sur les babillards du CÉGEP et mes enseignants les ont lus). J’ai commencé à avoir des amis de classe et je me sentais plus à l’aise avec mon bégaiement, aussi. Un an est passé et mon deuxième et dernier stage arriva. J’appréhendais beaucoup ce stage, car je ne voulais pas vivre la même chose que le premier. J’ai alors décidé d’être plus stratégique et de choisir un centre hospitalier où j’allais me sentir plus acceptée, avec une enseignante que j’allais apprécier et qui m’encourageait.

Au cours de ce dernier stage, j’ai beaucoup appris sur moi-même. Et, à ma grande surprise, mon bégaiement a été bien accueilli par mes collègues et patients. On m’a même fait des compliments sur la façon dont je travaillais avec mon bégaiement et sur l’empathie que j’avais envers les patients. Il est certain que ce ne fût pas toujours rose, mais, en général, mon bégaiement a bien passé. J’ai même eu une offre d’emploi!

Il ne faut pas se laisser détruire par certaines personnes ignorantes qui ne comprennent pas notre réalité. Il faut persévérer et s’entourer de personnes qui nous comprennent et nous encouragent. Grâce à mon enseignante de stage deux, j’ai compris que j’étais faite pour être technologue. Elle m’a toujours encouragée à parler et à prendre la place qui me revenait au lieu d’être en retrait comme je le faisais souvent. Elle ne m’a jamais dit que mon bégaiement était un problème. Merci à cette perle de l’enseignement, il en faut plus des comme elle!

S’il y a des enseignants ou de futurs enseignants qui lisent mon texte, je vous demande de toujours encourager vos étudiants dans leurs rêves, de regarder leurs points forts et pas juste leurs points faibles et s’il vous plaît, informez-vous avant de conseiller vos étudiants qui bégaie, car c’est frustrant de ne pas se sentir entendu et compris, en plus d’avoir des conseils inadéquats. C’est sûr, aucun enseignant n’est parfait, mais mettez-vous à la place de l’étudiant qui bégaie ou avec une différence quelconque. Soyez patient et compréhensif; et je vous en supplie, ne les découragez pas dans leur cheminement, l’école est assez difficile comme ça, n’allez pas ajouter un traumatisme de plus.

Bref, mon parcours n’a pas été facile, comme plusieurs autres personnes qui bégaient; il y a eu beaucoup d’embûches, des années de retard, d’injustices, mais il faut être fier d’où est-ce qu’on est arrivé. Et même si nos rêves sont brisés, il faut garder espoir. Je vous laisse sur deux exemples cocasses de situations que j’ai vécues avec des patients dans le cadre de mes stages.

Moi : « Monsieur X? (en bloquant)

Monsieur X : (sourire) as-tu besoin d’une claque?

Moi : Euh… (Je finis de dire son nom en bégayant). Non merci, c’est que je bégaie.

Monsieur X : Ah! je m’excuse, je pensais que tu me faisais une blague.

Monsieur X (quand l’examen finit, avec un grand malaise) : Je m’excuse encore pour tantôt, je me sens mal.

Moi : Ce n’est pas grave, je suis habituée.

Monsieur X : (sourire gêné) en tout cas, je te trouve bonne. Passe une bonne journée!

Moi : Merci, vous aussi. »

———

Moi : « M-m-m-m-monsieur Y? (appelant Monsieur Y à la salle d’examen, en bégayant)

Monsieur Y : (sourire) hum hahaha, fais-tu exprès?

Moi : Non… (bouche-bée) je bégaie.

À la fin de l’examen;

Monsieur Y : En tout cas, je te trouve courageuse de faire ce travail avec ce petit handicap. »

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