Le capacitisme en orthophonie

Lorsque je dis aux gens que je suis orthophoniste, j’obtiens généralement deux types de réaction. Soit une de compréhension et d’encouragement, qui ressemble à peu près à « Wow ! Tu dois être excellente, puisque tu sais ce que tes clients vivent ». Soit une réaction de doute et d’interrogation, qui s’apparente à « Comment peux-tu être orthophoniste? Ça doit être difficile… C’est intéressant comme choix de profession », etc. Cela s’explique par le fait que je suis bègue. Comme vous devez vous en douter, je me suis dirigée vers l’orthophonie en raison de mon intérêt pour le bégaiement. Toutefois, être une orthophoniste qui bégaie n’est pas toujours facile.

J’existe dans ce domaine en tant que personne marginalisée et stigmatisée. On pourrait penser qu’il est facile pour quelqu’un.e qui bégaie de travailler comme orthophoniste, puisque ces spécialistes sont des personnes douces, empathiques et ouvertes, qui travaillent au quotidien auprès de gens présentant des différences sur le plan de la communication. Aussi vrai que cela puisse être, cette vision ne reflète pas mon expérience, voire celle de nombreux autres orthophonistes bègues que j’ai rencontré.e.s. Les cas de discrimination rapportés par ces collègues sont, encore aujourd’hui, ridiculement élevés.

Lorsque je suis devenue orthophoniste, je ne me faisais pas d’illusions, au contraire de bon nombre de mes ami.e.s, qui croyaient que ce domaine serait parfait pour moi : un milieu où je ne me heurterais pas au capacitisme. Mais, dès que je suis entrée dans ce monde « ouvert d’esprit », je savais qu’il en irait différemment. Le premier orthophoniste que j’ai rencontré se décrivait comme un spécialiste en bégaiement (et était reconnu en tant que tel dans la profession). Selon lui, mon bégaiement était causé par l’anxiété et de mauvais patrons respiratoires, en dépit de la fluidité parfaite que je présentais en tant que bègue masquée. Bien que je ne me rappelle pas avoir bégayé une seule fois durant toute notre rencontre, il me montra comment respirer différemment, soit en parlant seulement sur l’expiration (il s’agit d’une technique de façonnement de fluidité appelé « respiration diaphragmatique »). Résultat : ma parole me gênait, je souhaitais cacher mon bégaiement encore davantage, et je me suis presque évanouie à force d’hyperventiler.

Heureusement, les thérapeutes que j’ai rencontré.e.s par la suite ont fait preuve de beaucoup plus de soutien et d’ouverture – dont ce ne sont pas tous.tes les orthophonistes qui agissent comme la personne dans mon exemple plus haut. Toutefois, à l’époque où j’envisageais une carrière en orthophonie, j’ai rencontré une autre orthophoniste non soutenante. Elle était professeure à l’université où je réalisais mes études de baccalauréat. Elle donnait le cours d’introduction de la majeure en sciences et troubles de la communication. Majeure que j’ai finalement abandonnée, puisqu’un jour, à la fin du cours, cette professeure me prit à part pour me recommander de choisir un cheminement différent. Elle m’y encouragea en me disant que j’étais « très intelligente, une excellente élève, qui réussira dans bien d’autres domaines », mais qu’il me serait impossible de « devenir orthophoniste, puisque les parents [des éventuels enfants que je suivrais en thérapie] ne me feraient jamais confiance ou ne souhaiteraient jamais travailler avec moi. » Pourquoi? Parce que je bégaie. À cette époque, je masquais mon bégaiement à un tel point que mes propres parents et mon frère jumeau l’ignoraient. Mais ça, ça, ne comptait pas pour cette professeure. Par le simple fait que j’étais bègue, je ne serai jamais une thérapeute compétente.

Pour donner un peu de contexte, j’avais 16 ans à l’époque. Ayant débuté tôt les études collégiales, je venais d’abandonner les études préparatoires au programme de médecine, car je ne m’estimais pas capable de devenir urgentologue (comme j’en avais rêvé) en raison du bégaiement et des difficultés à communiquer efficacement dans des situations stressantes (aujourd’hui, je connais plusieurs médecins — dont des urgentologues — qui bégaient, donc c’est possible!). Puis, cette professeure d’orthophonie m’avait vraiment découragée. J’optai donc pour un autre programme (je sentais de toute façon que je n’avais pas vraiment le choix, puisqu’elle semblait dire qu’on ne m’accepterait pas en orthophonie). Je me suis donc dirigée vers une majeure, et donc un baccalauréat, en anthropologie. Un choix que je ne regrette pas; ce programme m’a appris beaucoup sur la société, l’humilité culturelle, l’oppression et les facteurs sociaux contribuant à l’expérience des groupes marginalisés. Ces connaissances m’ont amenée à comprendre que ma propre expérience — et celle que je continuerai de vivre comme orthophoniste — s’inscrivait dans le capacitisme (et en fait s’avérait souvent une combinaison de sexisme et de capacitisme, ou d’hétérosexisme, de sexisme et de capacitisme).

Lorsque j’ai postulé à la maîtrise en orthophonie, cette fois-ci j’étais préparée : j’ai identifié un programme respectueux des personnes qui bégaient (il existe en fait des listes de ces programmes, accessibles sur de nombreux sites Internet, puisque la discrimination vécue dans les programmes d’orthophonie est commune). Mon expérience était loin d’être dénuée de capacitisme, mais au moins j’avais un mot pour nommer cette réalisé, et ainsi la combattre. Je me suis aussi fait des allié.e.s (des personnes en position de pouvoir à l’université) qui se sont battues pour défendre mes droits, probablement plus que ce dont j’ai eu connaissance. Pour toute personne bègue, et plus particulièrement pour les orthophonistes qui bégaient, je ne peux trop le souligner : il est important de reconnaître et de nommer le capacitisme, et de se faire des allié.e.s (surtout en position de pouvoir) pour militer avec et pour vous. On peut militer et se défendre soi-même — personne ne peut vous dire le contraire — mais lorsque vous n’êtes pas en position d’autorité, avoir un.e allié.e pouvant prévenir le désavantage et l’effet débilitant du capacitisme est essentiel pour survivre et s’épanouir dans un domaine dont la culture n’est pas aussi humble, sensible ou ouverte d’esprit qu’elle devrait l’être.

De la même façon que le bégaiement agit comme un filtre pour les relations sociales, j’ai réalisé que la discrimination et les microagressions que j’ai vécues en raison du bégaiement peuvent m’aider à choisir des environnements de travail où je me sens en confiance et soutenue. L’expérience de mon changement et recherche d’emploi il y a deux ans constitue un bon exemple de cette réalité. Dans ce processus, j’ai réalisé à quel point il est vrai que les entrevues professionnelles sont bidirectionnelles : on interviewe aussi l’employeur. J’en suis venue à cette prise de conscience suite à de nombreuses entrevues où microagressions et capacitisme étaient omniprésents.  

Bien que tous ces employeurs étaient orthophonistes, beaucoup m’ont jugée et traitée différemment et injustement en raison de mon bégaiement. On me posait des questions sur ma capacité à faire mon travail, ou comment j’ai géré ou je gérerais l’interaction avec des parents qui ne seraient pas à l’aise de travailler avec moi (parce que je bégaie). Si la plupart des microagressions se faisaient subtilement, révélant des biais (capacitistes) implicites, des employeurs m’ont carrément demandé comment je « contrôlais » mon bégaiement en thérapie (espérant que je bégaierai moins en clinique qu’à l’entrevue). Certains ont même demandé que je communique de la façon la plus fluide possible lorsque je travaillerais avec des clients et des familles. On m’a demandé quel « traumatisme » a causé mon bégaiement (pour ceux qui l’ignorent : le bégaiement n’est pas causé par un traumatisme…). On m’a aussi expliqué que ma candidature tombait bien, puisqu’une autre orthophoniste de la clinique travaillait en bégaiement, mais ne bégayait pas; donc les clients qui ne seraient pas à l’aise ou refuseraient de me voir pourraient la consulter. La discrimination flagrante à laquelle je me suis heurtée dans une ville se présentant comme ouverte était carrément alarmante.

J’entretenais cette idée fausse qu’une fois mon diplôme et mon permis de pratique en poche, on me prendrait au sérieux, et que le capacitisme à l’université serait chose du passé. Je me suis trompée. Toutefois, lorsque j’ai enfin fait la connaissance d’employeur.e.s qui ne se présentaient pas si ouvertement capacitistes, tout a changé. Il m’était beaucoup plus facile de décider où je voulais travailler. Cela m’a également donné espoir : ce n’est pas l’ensemble des orthophonistes qui se révèlent oppressifs.ves.

J’ai finalement décidé d’accepter deux postes à temps partiel, en partie parce que j’apprécie beaucoup ces deux orthophonistes, et surtout parce qu’on m’y offrait un environnement soutenant. Non seulement on n’y a jamais ouvertement tenu de propos capacitistes, mais ces employeur.e.s se décrivent aussi comme anti-capacitistes, ce qui signifie qu’iels peuvent être mes allié.e.s. On prit le soin de m’assurer qu’il ne serait pas proposé aux clients de changer de thérapeute simplement à cause de mon bégaiement, et que l’on prendrait ma défense si certain.e.s montraient une préoccupation envers moi. Ces employeur.e.s m’ont également demandé mes préférences concernant le langage, les mots utilisés pour parler du bégaiement, des personnes qui bégaient, et d’autres aspects de la pratique. Iels ont même offert de former le personnel avant mon arrivée pour éviter du jugement, de la surprise ou du capacitisme à mon égard. Le plus important, probablement, est que mon bégaiement n’était pas vu comme une faiblesse, mais plutôt comme une force, et que l’on voulait m’engager parce que je bégaie, plutôt que de gentiment accommoder ma différence. C’est cela, la diversité et l’inclusion.

Bien qu’être une orthophoniste qui bégaie n’est certainement pas facile, lorsqu’on a le soutien (des allié.e.s) et la résilience (issue des expériences de survie et d’épanouissement en dépit des situations difficiles) dont on a besoin, on peut faire une différence considérable dans le domaine de l’orthophonie, dans notre communauté, et dans le monde. Les personnes bègues ont des voix et des perspectives diversifiées qui méritent d’être écoutées et amplifiées. En tant qu’orthophonistes qui reconnaissons et accordons de la valeur à cette diversité, nous avons l’opportunité unique d’aider nos client.e.s à cultiver leur résilience, leur permettant ainsi de voir leur propre valeur, ainsi que la beauté et le pouvoir de leurs mots bégayés. J’invite les orthophonistes qui ne bégaient pas à prendre un moment pour examiner leurs biais implicites, les façons d’interagir avec les personnes qu’elles accompagnent (peut-être prendre note des microagressions potentielles, inconscientes ou non) et de tenir compte de la possibilité de passer à côté d’une perspective importante en raison de biais capacitistes non reconnus. Nous pouvons tous apprendre à être de meilleur.e.s allié.e.s pour toutes sortes de communautés marginalisées. La première étape est de prendre conscience de ses propres biais, et des façons dont nous avons perpétué des structures oppressives (par des actions directes ou par l’inaction). Nous pourrons ensuite prendre une direction nouvelle, qui aidera à cultiver un monde qui renforce la diversité des voix.

Traduction : Geneviève Lamoureux
Version originale anglaise : Ableism within the Speech and Language Profession

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